L’insoutenable développement durable ?

L’insoutenable développement durable ?

21/01/2008

Par Michel Godet | Transports urbains | 12 commentaires


Les modes changent et passent d’un mirage collectif à l’autre sans même s’en rendre compte. Il y a vingt ans, l’actualité portait sur le modèle de management japonais. Il y a dix ans, le mirage de la nouvelle croissance poussée par la nouvelle économie n’était pas moins difficile à dénoncer. Voilà qu’il est maintenant remplacé par celui du développement durable qui serait remis en cause par le réchauffement de la planète et l’épuisement des ressources. La force du consensus est aveugle et exerce une pression de terrorisme intellectuel vis-à-vis de ceux qui s’interrogent sur ce curieux retour des tenants de la décroissance que l’on croyait disparus avec le Club de Rome. Pourtant, les réserves prouvées de pétrole, estimées à 30 années de consommation mondiale en 1973, s’élevaient à 47 ans en 2003 et dépassent certainement le siècle à plus de 100 dollars le baril. Il y a pléthore de pétrole cher et un grand gisement d’économies d’énergie à exploiter.

S’il y a bien réchauffement, on peut discuter de ses origines, d’autant que le consensus écrasant des experts ne suffit pas : le lien de causalité avec l’augmentation du CO² liée aux activités humaines depuis la révolution industrielle reste à prouver. Et si Claude Allègre (2007) est isolé, cela ne doit pas empêcher de l’écouter. Les carottages glaciaires montreraient plutôt, sur des millions d’années, de fortes variations de CO² intervenant quelques centaines d’années après des périodes de réchauffement dont les causes seraient à chercher du côté de l’activité du soleil et des volcans. On peut aussi rappeler que le précédent réchauffement, comme celui du Moyen-âge, comparable dans son ampleur à celui qui nous est annoncé pour la fin du XXIe siècle, est présenté dans la littérature comme un petit optimum propice à l’expansion humaine. Il n’empêche qu’il faut bien lutter contre l’augmentation du CO² qui menace les massifs coralliens et accentue l’effet de serre. Dans le doute, le principe de précaution s’impose, mais à condition de ne pas l’appliquer de manière intégriste.

Les dangers du principe de précaution

Il s’agit bien de prendre des décisions dures sur des informations molles, c'est-à-dire d’engager des mesures conservatoires et de lancer des études pour mieux comprendre. Mais les décisions ne doivent pas être trop dures sur des informations trop molles. L’application maximaliste pourrait s’avérer dangereuse et être un frein à l’innovation. Si avant d’agir ou de lancer un produit, voire une recherche ou une expérimentation, on doit prouver que cela ne comporte aucun risque, on va forcément paralyser l’action. Il n’y a pas d’action sans risque et dans bien des cas le plus risqué serait de ne pas agir. Si on appliquait le principe de précaution on ne ferait pas d’enfants !

Si le développement durable est potentiellement un levier pour l’innovation, le principe de précaution peut en constituer un frein. Il y a en France des freins réglementaires croissants à l’innovation, notamment en matière d’expérimentation animale ou végétale. On peut s’interroger sur les OGM et la recherche médicale sans pour autant les retarder chez nous, alors qu’ils se développeront de toutes façons ailleurs. Notre deuxième poste excédentaire (après le tourisme), l’agroalimentaire est ainsi menacé par un démantèlement inconsidéré de la PAC et par les concessions contradictoires aux écologistes : rejet des pesticides et des OGM.

Les écologistes rêvent d’un moratoire sur le développement du nucléaire, du démantèlement des centrales existantes et prônent des investissements faramineux dans des projets idéologiques d’infrastructures ou d’énergies renouvelables. Il faut 28 000 éoliennes pour produire l’équivalent d’une tranche de centrale nucléaire à des coûts prohibitifs : chaque mégawatt est obligatoirement racheté par EDF à 82 €, soit trois à quatre fois plus que le coût du même mégawatt produit par le nucléaire sans production de CO². C’est le consommateur qui va payer au titre de sa « contribution au service public de l’électricité » et tant pis pour nos paysages, nos champs bétonnés et nos oiseaux détruits ! S’il savait qu’en plus la construction d’éoliennes se traduit par une augmentation de la production de CO², car les éoliennes ne fonctionnent qu’à quart de temps quand il y a du vent et il faut s’équiper parallèlement de centrales thermiques classiques polluantes…. C’est ainsi que les pays les plus avancés en la matière, le Danemark et les Pays-Bas, ont décidé de tout arrêter ! Le bilan pour l’énergie solaire est pire encore. Tout cela est remarquablement analysé par Christian Gerondeau (2007).

De son côté, la folie des biocarburants, qui n’a plus guère le soutien des écologistes, a fini par indexer les prix agricoles sur ceux du pétrole (il faut y consacrer 29 % des terres cultivables pour produire l’équivalent de 10 % de la consommation de pétrole). Bientôt il faudra choisir entre manger ou se déplacer, d’autant que nous n’avons que deux mois de consommation mondiale de blé en réserve.

Les freins à l’innovation sont d’autant plus regrettables que le développement durable est une extraordinaire chance à saisir par les entreprises : toute contrainte est une opportunité. Tous les défis de recyclage de retraitement, d’économie d’énergie sont porteurs de réponses innovantes et profitables. Dans le domaine alimentaire comme dans l’éthique de production, la traçabilité va s’imposer et entraîner le renforcement de la proximité et du raccourcissement des chaînes qui vont du producteur au consommateur. Bref, le développement durable va dans le sens d’une production locale : pourquoi produire ailleurs ce qui peut l’être ici sans coût de transport et émission de CO² ? Il constitue une barrière non tarifaire aux importations lointaines de pays à bas coût.

En organisant les assises de l’environnement, et non celles du développement durable dans sa globalité, le nouveau gouvernement a révélé son caractère de néophyte en la matière ce qui est inquiétant. Il aurait dû revenir aux sources d’un développement « sustainable » c'est-à-dire négocié dans une vision de long terme entre les acteurs parties prenantes des trois piliers : environnemental, économique et social. La définition du développement durable date de 1987 (rapport Brundtland) : « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ».

Tel qu’il est abordé en France, et même en Europe, le développement durable n’est pas soutenable. Il oublie que l’homme est au cœur du développement durable : il n’y a donc pas de développement durable sans enfant et pas de croissance sans berceaux. La question du suicide démographique de la vieille Europe est pourtant singulièrement absente des préoccupations. Il est vrai que pour les « khmers verts » la disparition de l’homme blanc occidental, et de l’économie de marché qui va avec, serait une bonne nouvelle pour la nature : place aux loups, eux au moins ne polluent pas !

Michel Godet est Professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers (titulaire de la Chaire de Prospective Industrielle) où il dirige aussi le LIPSOR (Laboratoire d’Investigation en Prospective, Stratégie et Organisation). Il participe activement à la réflexion publique au sein du Conseil d'Analyse Economique (Cae) rattaché au Premier Ministre, du Conseil Economique de la Nation rattaché au Ministre de l’Economie. Par ailleurs, il est aussi Administrateur du groupe Bongrain et membre élu de l’Académie des Technologies.


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Commentaires

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